La télépathie, ce que 150 ans d’expériences ont montré
Un vol de mésanges change de direction d’un seul mouvement, sans qu’aucune n’ait donné le signal. Rien ne circule pourtant entre elles, sinon la position de leurs 2 ou 3 voisines les plus proches. La coordination naît de règles minuscules et locales. Ce que nous prenons pour une pensée partagée est une lecture, très rapide, de ce qui se trouve juste à côté.
La réponse honnête tient en une phrase. La télépathie, entendue comme la transmission directe d’une pensée d’un esprit à un autre, n’a jamais été démontrée. Près de 150 ans d’expériences, des protocoles de plus en plus stricts, et aucun résultat qui résiste à la réplication. L’état des travaux est là, et il ne relève pas de l’opinion.
Cette réponse ne referme pourtant rien. Car ce que vivent les gens qui emploient ce mot existe bel et bien, et mérite mieux qu’un haussement d’épaules. J’écris cet article depuis une position inconfortable et assumée, celle d’une docteure en biologie de la santé qui occupe en séance le rôle de support télépathe. Je connais donc les 2 rives, et je sais exactement où passe la rivière.
Les expériences fondatrices, et l’aveu de 1888
L’histoire commence à Buxton, dans le Derbyshire, en octobre 1880. Un pasteur nommé Creery signale que ses 5 filles, âgées de 10 à 17 ans, devinent des objets et des cartes sans les voir. Le physicien William Barrett se déplace en mars 1881. La Society for Psychical Research constitue un comité en 1882, avec Barrett, Frederic Myers et Edmund Gurney, et conduit des essais en avril de la même année.
Les chiffres sont spectaculaires. Sur 6 jours, 382 essais sont menés, principalement avec des cartes à jouer. Sur des tirages de cartes, le hasard seul aurait donné 71 bonnes réponses. Les enfants en obtiennent 127 du premier coup, 56 au deuxième essai et 19 au troisième. Voilà pourquoi cette série est devenue la preuve fondatrice de toute une discipline, celle que l’on cite encore.
En 1888, 2 des sœurs avouent. Elles employaient un code de signaux, et le détail de ce code est resté. Un regard vers le haut désignait le cœur, vers le bas le carreau, vers la droite le pique, vers la gauche le trèfle. La main droite portée au visage annonçait le roi, la main gauche la dame, les bras croisés le valet. Lorsqu’un écran les séparait, elles passaient aux signaux sonores, un pied frotté sur le tapis, un soupir, une toux. Une troisième sœur reconnaît avoir signalé lors d’essais antérieurs. Gurney publie une note qui acte ces aveux.
Le plus troublant n’est pas la fraude, c’est ce qui vient après. Un cours d’occultisme publié en 1916 par l’Américain William Walker Atkinson, sous le pseudonyme de Swami Panchadasi, présente encore ces 382 essais comme la démonstration scientifique de la télépathie, avec les mêmes chiffres, 28 ans après les aveux. Ce livre circule aujourd’hui en français, en version audio, écouté par des milliers de personnes à qui rien, dans le livre, n’indique que ces chiffres ont été démentis. Une graine peut germer longtemps après que l’arbre a été abattu.
Des cartes de Zener au ganzfeld, un effet qui ne tient pas en place
Les décennies suivantes n’ont pas manqué de sérieux. Dans les années 1930, à l’université Duke, Joseph Banks Rhine fait deviner des cartes portant 5 symboles simples, le cercle, la croix, les vagues, le carré, l’étoile. Les premiers résultats dépassent le hasard, puis s’effondrent dès que d’autres laboratoires reprennent le protocole, et dès que les cartes cessent d’être translucides à contre-jour.
Le ganzfeld a pris la relève à partir de 1974 et reste la meilleure tentative jamais menée. Une personne isolée, les yeux couverts, plongée dans un bruit continu, tente de décrire l’image qu’une autre regarde ailleurs. Les analyses cumulées de plusieurs centaines d’études donnent un effet réel mais minuscule, de l’ordre de 0,08, quand un effet déjà jugé modeste en biologie commence vers 0,2. Surtout, il ne se laisse pas retrouver. Une synthèse de 1999 ne trouve rien, une autre de 2010 retrouve un effet, et les statisticiens se disputent depuis sur les études retenues et sur celles qui ont été écartées.
Un effet authentique ne se comporte pas ainsi. La digitaline agit sur le cœur dans tous les laboratoires du monde, quelle que soit l’équipe et quel que soit son espoir. Un signal qui apparaît chez les uns, disparaît chez les autres et se dissout à mesure que le protocole se resserre porte la signature de ce qu’il faut bien nommer un artefact. C’est la conclusion la plus probable, et je préfère la poser ici plutôt que de la laisser en suspens. Cela ne dit rien, en revanche, du jour où vous avez su quelque chose avant qu’on vous le dise. Une expérience vécue n’entre pas dans un protocole, et ce n’est pas ce qu’on lui demande.
La physique quantique, un argument qui se retourne
L’argument revient partout depuis une quinzaine d’années. 2 particules intriquées resteraient liées quelle que soit la distance, donc 2 esprits le pourraient aussi. La première moitié de la phrase est exacte. L’intrication est un fait établi, confirmé par les expériences d’Alain Aspect et distinguée par le prix Nobel de physique 2022.
La seconde moitié est fausse, et elle l’est pour une raison que la physique connaît sous un nom précis. Le théorème de non-communication établit qu’aucune information ne peut être transmise au moyen d’une intrication. La corrélation entre les 2 particules est bien réelle, mais elle est aléatoire des 2 côtés, et personne ne peut décider de ce que l’autre mesurera. L’argument quantique ne soutient donc pas la télépathie, il la contredit. Il emprunte à la seule branche de la physique qui établit l’inverse.
Les 2 autres piliers de ce discours résistent mal au même examen. L’hypothèse de Roger Penrose et Stuart Hameroff, qui loge la conscience dans des structures internes du neurone appelées microtubules, reste une proposition minoritaire, vivement contestée sur la question de la durée pendant laquelle un état quantique peut survivre dans un milieu tiède et humide. Quant au champ électromagnétique du cœur, il existe et se mesure. Mais un champ magnétique décroît comme le cube de la distance, et il tombe donc très vite, comme un parfum qui ne franchit pas la porte de la pièce. À quelques dizaines de centimètres il est déjà négligeable, et le rayonnement de plusieurs mètres que l’on lit un peu partout ne se mesure nulle part.
Rien de tout cela ne diminue ce que vous ressentez. Cela indique seulement qu’il faut aller le chercher ailleurs que dans un vocabulaire emprunté à la physique.
Penser à quelqu’un et recevoir son appel
Reste l’expérience que presque tout le monde a vécue, et qui vaut à elle seule toutes les théories. Vous pensez à quelqu’un, le téléphone sonne, et c’est elle. La sensation est saisissante, le raisonnement qui suit est immédiat, et il serait malhonnête de le balayer d’un mot. Quelque chose s’est produit, la question est de savoir quoi.
Commençons par ce qui est vrai, et il y en a beaucoup. En présence de quelqu’un, vous captez des signaux minuscules que la conscience n’a pas le temps de nommer, un souffle qui se retient, une posture qui se ferme, un timbre de voix qui descend d’un demi-ton. Vous savez qu’un proche ne va pas bien avant qu’il ait parlé, et vous avez raison. Cette perception est réelle, elle se mesure, et elle est bien plus fine que ce qu’on lui accorde d’ordinaire. À distance, ce qui prend le relais est la connaissance intime que vous avez de cette personne, de ses habitudes et de ses saisons.
Le raisonnement du téléphone oublie en revanche les autres jours. Vous avez pensé à cette personne des centaines de fois sans que rien n’arrive, et ces fois-là n’ont laissé aucune trace, car il n’y avait rien à retenir. La mémoire ne garde que les coïncidences, elle efface le reste, et ce tri suffit à faire naître l’impression d’un lien. Le compter honnêtement demanderait de noter chaque pensée, y compris les silencieuses, ce que personne ne fait jamais.
Le cas des jumeaux obéit à la même logique, en plus dense. Ils partagent une génétique, une enfance, des habitudes de sommeil et souvent un métier, et ils réagissent donc aux mêmes choses au même moment sans qu’aucune information n’ait circulé entre eux. Les récits sont innombrables et aucun n’a tenu en conditions contrôlées. Ce qui les relie n’est pas un canal, c’est une ressemblance profonde, et personne ne songerait à la leur retirer.
Il y a plus intéressant que ce constat. Vous pensez souvent à cette personne aux mêmes moments, le dimanche soir, à la fin d’une journée difficile, quand une date revient. Elle vit ces mêmes moments, souvent avec la même sensibilité, et elle décroche son téléphone pour les mêmes raisons. Ce n’est pas une pensée qui a voyagé, c’est 2 vies accordées au même rythme, ce qui est plus beau et infiniment plus solide. Les mésanges du début n’avaient pas besoin de se parler non plus.
Ce que je fais de ce mot en séance
Je pratique l’hypnose régressive selon la méthode d’Aurore X. Chevalier et de Calogéro Grifasi, où j’occupe le rôle que ce milieu nomme support télépathe. J’emploie donc ce mot, et je me dois de dire exactement ce qu’il recouvre. Il désigne une manière de conduire une séance et un ressenti que j’ai depuis l’enfance, jamais un fait démontré.
Ce ressenti, je le traite comme une hypothèse, pas comme une révélation. Ce qui me vient pendant une séance est proposé à la personne, jamais imposé, et c’est elle qui reconnaît ou qui écarte. Rien n’est valide parce que je l’ai perçu avec force. L’intensité d’une perception ne dit rien de sa réalité, et une praticienne qui l’oublie devient dangereuse pour ceux qui viennent la voir. Le déroulement de ces séances et leurs limites sont détaillés dans l’article sur l’hypnose ésotérique.
Ce que ce travail respecte, c’est votre libre arbitre entier et le refus de vous vendre une certitude. Une plante ne guérit pas parce qu’on lui prête des pouvoirs, elle agit par ses principes actifs et par la prise de conscience qui accompagne sa prise. Ici c’est pareil. Ce qui se dit pendant une séance ouvre une porte, et une porte n’est pas une preuve.
Les 2 rives dont je parlais au début ne se rejoignent pas, et elles n’ont pas à se rejoindre. Il suffit de savoir sur laquelle on marche, et de ne jamais laisser croire à quelqu’un qu’il se trouve sur l’autre.

